France, XIXe : Naissance et mort des Télégraphes Chappe

Bonjour les gens. Aujourd’hui un billet un peu différent, pour une raison toute con. En effet, il sera en deux parties. La première traitera d’un sujet un peu général, celui des Télégraphe Chappe, et la seconde traitera d’un fait divers survenu au XIXe siècle, relatif à l’utilisation de ces télégraphes. Mon idée première était de raconter uniquement ce fait-divers, mais je me suis rendu compte que les télégraphe Chappe ne vous étaient peut-être pas familiers. Il faut reconnaitre que ce système n’est plus utilisé depuis… 1855. Ca remonte un peu, effectivement.

Donc, dans ce premier billet, je traiterai de l’invention des télégraphes Chappe, par les frères du même nom, ainsi que de son mode de fonctionnement, qui est, il faut le reconnaitre, plutôt spécial. 

  • L’invention du premier télégraphe par Claude Chappe (1791)

Pour commencer, il me faut replacer le contexte, en présentant l’époque et les personnages de cette histoire. Tout d’abord, les frères Chappe, et surtout Claude, puisque c’est lui que l’Histoire retiendra. Claude Chappe nait un 25 Décembre 1763, dans une famille de 7 enfants, dont 4 garçons. Il est le neveu de Jean Chappe d’Auteroche, un savant et astronome, originaire… d’Auvergne ! (Le mec à un cratère lunaire à son nom. Ca sert à rien, mais c’est plutôt classe.) L’enfance de Chappe est pas super intéressante, donc on ne s’y attardera pas. Arrêtons nous plutôt en 1791.

Claude Chappe (1763-1805)

Claude Chappe (1763-1805)

En 1791, Claude Chappe est physicien. Son frère Ignace est procureur au Mans, et les trois autres sont chômeurs. Désireux de pouvoir communiquer facilement avec des amis habitant sur une colline en face, Claude Chappe cherche un moyen d’envoyer des signaux simples a interpréter. Il n’est bien sur pas le premier à avoir une idée dans ce genre. Les messages codés et à longue distance sont connus depuis l’Antiquité, notamment par le biais de systèmes compliqués et peu efficaces basés sur des clepsydres et des torches. Claude Chappe connaissait ce système, et s’employa à le perfectionner. Il commença par inventer un système nommé le Tachygraphe, mais abandonna l’idée : trop complexe, trop lente, il préféra tenter un système à base de persiennes qu’il fermait ou ouvrait, afin de former des symboles correspondant à des lettres. Le système pouvait fonctionner, mais souffrait du manque de combinaisons possibles. Il fallait trouver autre chose.

Lui vint alors l’idée d’un système de bras et de poulies. Complexe mais simple d’utilisation, et permettant un très grand nombre de combinaisons, Chappe vient d’inventer le premier télégraphe, et par ce biais, la sémaphore.

Notez, toutefois, que ce terme prendra une connotation marine et militaire par la suite, s’éloignant donc de son sens initial. Son sens initial correspond simplement à une manière de communiquer par symbole. Mais, ce système ayant été repris par la marine française, bien que différemment, le sens finit par changer

Exemple de Sémaphore marin (Source : http://gallica.bnf.fr)

Exemple de Sémaphore marin (Source : http://gallica.bnf.fr)

  • Mais comment fonctionne cette invention ?
Un télégraphe en taille réduite

Un télégraphe taille réduite

L’idée est assez simple en soit, mais elle est complexe dans sa forme. Il s’agit de trois bras reliés entre eux, placés sur le haut d’une tour, qui peuvent ainsi former une infinité de combinaisons différents lorsque qu’on les fait pivoter. Chaque combinaison représente un symbole, visible grâce à une longue vue, et qui permet donc une communication directe à distance. Comme c’est super chaud à expliquer en fait, je vais essayer d’illustrer.

Donc, il y a une barre principale au milieu, et puis deux autres, placés aux extrémités de la première, qui peuvent se déplacer grâce à un système de contrepoids. Dans cette configuration, il est possible de réaliser une infinité de positions différentes pour les bras. Mais, à l’intérieur de la tour, était placé une petite maquette permettant, sans effort, de choisir l’une des 196 positions retenues, sans ambigüité possible.

196, c’est beaucoup me direz vous, sachant qu’il y a 26 lettres de l’alphabet et 9 chiffres. Alors, ils modifièrent la machine. Le bras principal pouvait prendre 4 positions, et chaque petits bras, 7. Donc 4x7x7 = 96 positions. C’est déjà mieux. Voyant, dans le même temps que la communication lettre par lettre était bien trop lente, ils décident de remplacer des mots entier par des symboles. Pour simplifier la compréhension, et parce que la mémoire humaine n’est pas infaillible, ils décidèrent de compulser tout ces symboles dans un livre de code. Un moyen simple, efficace et totalement crypté de communiquer venait de naître. Il aura le nom de télégraphe, qui veut dire « écriture rapide ». Il fonctionnait à la force humaine, et nécessitait que quelqu’un soit attentif aux mouvements à l’aide d’une longue vue, mais c’est déjà un bon début.

Un alphabet utilisé. Chaque symbole correspond à une position des bras du télégraphe

Un alphabet utilisé. Chaque symbole correspond à une position des bras du télégraphe

Pourquoi n’ont t’il pas utilisé l’électricité, me direz vous ?(ou pas d’ailleurs, mais je répond quand même) Simplement car celle était considérée comme une sorte de jouet à l’époque, et semblait peu fiable pour permettre de communiquer. Sacrée erreur comme le prouvera Samuel Morse, mais c’est pas le sujet.

  • Une idée qui vient au bon moment

Maintenant que j’ai approximativement expliqué le principe des Télégraphes de Chappe, attardons nous sur l’époque à laquelle ils naquirent.

Les premiers essais datent de 1791-92. D’un point de vue politique, c’était plutôt instable. Le Régime de la Monarchie Constitutionnelle vient de sortir de l’œuf, mais va rapidement s’éteindre pour donner celui de la Convention en 1792. Le climat est donc tendu. Dans les campagnes, le peuple a fini de mettre à bas les seigneurs locaux, mais ce n’est pas pour autant que le calme est revenu.

Enfin, au niveau international, la guerre ne cesse de faire planer son ombre sur la France. Le conflit avec l’Autriche est terminé, ou presque, mais l’idée de démocratie ne convient toujours pas aux grandes monarchies et empires européens. Quand la guerre gronde, il faut se tenir prêt.

Et justement, en temps de guerre, il y a des choses qu’on ne peut négliger. La communication en fait partie. Transmettre des ordres directs, recevoir des informations sur les opérations, se tenir informé de l’état des troupes… Mais, ces informations ne doivent en aucun cas tomber aux mains de l’ennemi. Jusqu’alors des messages codés étaient utilisés, envoyés par pigeons voyageurs, ou par messagers. Si ces deux systèmes ont fait leurs preuves, il faut reconnaitre qu’un système comme celui des télégraphes pouvait s’avérer intéressant. L’invention semble tomber au moment.

Les frères Chappe ont vu l’opportunité d’une telle invention, et il y a quelques temps qu’ils ne travaillent plus dans le seul but de contacter leurs amis. Ignace Chappe, en 1793, siège à l’assemblée législative. Il décide d’appuyer le projet de ses  frères. Avec succès d’ailleurs, puisque la Convention décide de lui allouer un budget pour mettre en place une ligne.

L'Eglise de Montmartre avant le télégraphe

L’Eglise de Montmartre avant le télégraphe

Le 25 juillet 1793, Claude Chappe est nommé « Ingénieur du Télégraphe ». Le 4 aout, on ordonne la mise en place d’une ligne Paris-Lille, sous l’égide du Ministère de la Guerre. La Guerre, encore elle, permet le développement de la technologie. Mais pas seulement. L’opportunité est aussi politique : le gouvernement veut prouver que la France n’est pas trop étendue pour être une république, puisqu’elle peut communiquer grâce au télégraphe, espérant faire taire les critiques internes ou même étrangères.

L'église après rénovation pour installer le télégraphe

L’église après rénovation pour installer le télégraphe

  • Un rapide engouement, pour une disparition tout aussi rapide

Le 30 Avril 1794, la ligne est en place, et le 30 Aout, elle annonce sa première nouvelle d’importance : « Condé être restitué à République, reddition ce matin 6 heures ». Moins d’une heure après la victoire française sur les Autrichiens à la frontière belge, Paris est informé. L’opinion publique est conquise, l’Etat-major aussi.

Des lignes sont créées partout en France, des tours Chappe apparaissent dans chaque grande ville, en moins de 5 ans. Dans ces tours, il y a généralement 3 personnes, au minimum : deux opérateurs, chargés de recevoir ou d’envoyer les messages en faisant bouger les bras de la tour, et un directeur, possédant le livre de code, et qui était donc chargé de transmettre le message décrypté. Un point important, durant toute la durée de leur utilisation, les télégraphes Chappe ne furent utiliser que par l’administration. Les personnes privées n’y avait pas accès.

Et puis intervient le coup d’Etat de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire an 8 (9 Novembre 1799). Napoléon craint tellement qu’on utilise les télégraphes pour faire passer des messages appelant à une rébellion, qu’il les fait stopper. Ils furent finalement rouvert lorsqu’il se rendit compte qu’ils étaient devenu presque indispensable. Napoléon décida d’étendre les lignes à toute l’Europe, à mesure qu’il élargissait son empire.

Une tour encore en état, à Marcy (69)

Une tour encore en état, à Marcy (69)

Les régimes se succédèrent, mais le Télégraphe resta. En 1844, il y avait en France plus de 534 tours et 5000km de réseau. L’engouement pour le télégraphe fut tel que la France refusa l’invention d’un certain Samuel Morse, le télégraphe électrique, en 1838. Mauvais calcul.

Mais finalement, en 1845, une ligne de télégraphe électrique fut créé, et ce fut la fin des Tours Chappe : l’électricité était plus rapide, plus sûre, plus discrète. On cessa d’utiliser les Tour Chappe, et notamment parce que celle-ci était réservée à l’administration, alors que les télégraphes électriques étaient ouvertes au public.

 

Elle tombèrent très rapidement en désuétude, à tel point qu’il reste aujourd’hui peu de tours en état. 10 ans après la création de la première ligne électrique, la dernière tour Chappe cessait de battre des bras, ouvrant la voie à une nouvelle ère pour la communication, l’électricité. Elles auront existé, en tout et pour tout, 64 ans, et seront passées du statut d’inventions visionnaire à celui d’objets obsolètes. Malgré cette courte vie, elles auront ouvert la voie à bien d’autres inventions partout dans le monde.

Si les tours Chappe sont aujourd’hui peu célèbres, elles ont toutefois laissées leurs traces dans la culture, notamment par le biais des poèmes de Victor Hugo, qui enrageait de voir ces machines transmettre sans cesse des messages qu’il ne pouvait comprendre. Voila pour exemple son poème « Le Télégraphe« , si cela vous intéresse :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71844g/f4.image.r=Le%20télégraphe,%20Victor%20hugo.langFR

C’est tout pour les télégraphes Chappe. Ce billet sert surtout d’introduction à un billet à venir, qui traitera des frères Louis et François Blanc, qui en 1834 réussirent à s’enrichir en exploitant une faille de ces télégraphes… A suivre ! (Suite ici)

  • Sources :

Codes, la grande aventure, de Pierre Berloquin

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2 réflexions sur “France, XIXe : Naissance et mort des Télégraphes Chappe

  1. Pingback: Bordeaux, 1834-36 : Les frères Blanc craquent les télégraphes Chappe | Les Histoires de Didymus

  2. Pingback: Gregory Smith

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