Les cadenas d’amour : un rituel moderne

Il parait qu’en ce moment c’est pas la joie à Paris à cause du Pont des Arts qui croule sous les cadenas d’amour ? Pas de bol. Personnellement, je ne crois pas avoir, de ma vie, traversé une seule fois ce pont. Ou alors ça ne m’a pas marqué. Mais comme j’aime bien essayer d’être en rapport avec l’actualité, je vais en parler. Et puis c’est l’occasion de se pencher sur l’histoire des cadenas d’amours, cette pratique consistant à accrocher un cadenas à un endroit symbolique, afin que ce petit bout de métal devienne le témoin de leur amour. La grande question est : Qui a eu l’idée en premier ?

Le pont des Arts et ses innombrables cadenas (Photo : b.monginoux)

Le pont des Arts et ses innombrables cadenas (Photo : b.monginoux)

  • Une tradition millénaire chinoise ?

Lorsque vous en parlez à quelqu’un, ou que vous visitez des sites spécialisés (Oui, des sites spécialisés en cadenas d’amour. Qui vendent des cadenas au prix de 25$ et des Tours Eiffel à 39$. Vous le sentez le foutage de gueule ?), il est fréquent qu’on vous rabâche la même chose : c’est une tradition chinoise millénaire, qui consistait à attacher des cadenas sur la Muraille de Chine/le Mont Huang/Quelque part, pour symboliser l’amour éternel. C’est beau. C’est poétique. C’est… certainement faux.

Je tiens à préciser que je ne suis pas un spécialiste de l’Histoire chinoise du tout, aussi je tire peut-être à coté en affirmant que c’est faux. Mais il n’existe aucune preuve de l’existence de cette coutume ! Tout ce que j’arrive à trouver sont de sempiternelles affirmations du genre « inspiré d’une tradition chinoise millénaire selon laquelle tant que le cadenas reste intact, leur amour durera… », mais aucune précision quant à la date ou le lieu de cette coutume.

Certains éléments pourraient cependant la rendre crédible : les cadenas sont dû en grande partie à l’ingéniosité des chinois. Les premiers modèles proviennent d’Égypte, dès 1000 av. JC, mais ils n’étaient pas franchement fonctionnels, et ce sont les chinois qui ont contribué à les améliorer, avant que ceux ci se répandent parmi la noblesse sous la dynastie Han (25-250 après JC). Pendant ce temps, les romains développèrent aussi leurs premier modèles de cadenas, certainement aidé par le commerce qui existait alors entre l’Empire et l’Asie. Ainsi, on peut dire que les chinois, si ils n’ont peut-être pas inventé le cadenas, ont contribué à l’améliorer. Mais quels cadenas ? Certainement pas les petits cadenas que vous achetez quelques euros. Plutôt de lourds cadenas de bronze, ou alors de petits (et magnifiques) cadenas à codes, bijou d’ingénierie et… certainement hors de prix pour les amoureux lambda. S’agirait t’il d’une coutume réservée à la noblesse ? Pourquoi pas.

Mais alors où accrocher ces cadenas ? A la muraille de Chine ? Certains évoquent des chaines tendues dans ce but précis. Mais… il n’existe aucune preuve de l’existence de ces chaînes, il n’existe pas de textes historiques rapportant cette coutume… Idem pour le mont Huang, ou même n’importe où ailleurs. L’hypothèse chinoise n’est donc pas forcément fausse, mais elle est bancale.

Cette histoire de coutume chinoise me semble un peu grosse, et ressemble plus à un mythe lié aux nombreux clichés sur la Chine servant à justifier cette pratique. Inventez une coutume, elle passera toujours si vous prétendez qu’elle vient d’un monastère tibétain des confins de la Chine. L’ignorance générale sur la culture asiatique permet de faire passer n’importe quelle coutume un peu loufoque comme un exemple prouvant la sagesse de « ces gens-là ». C’est plutôt con, parce qu’en terme de mythes amoureux, la culture chinoise regorge de légendes bien plus belles qu’un cadenas sur une chaîne. Par exemple, l’histoire de Liang Shanbo et Zhu Yingtai, les amants papillons, qui ressemble au thème de Roméo & Juliette, mais date… du 4e siècle.

  • Une ceinture de chasteté moderne, pour assurer la fidélité ?

Bon, celle-là, je la donne juste pour le fun. Le cadenas représenterait t’il la ceinture de chasteté que les maris du Moyen-âge demandait à leur femme de porter pour s’assurer de leur fidélité quand ils partaient en croisade ? (Je plaisante pas, j’ai déjà vu cette hypothèse quelque part !)

Entre nous, au delà du point de vue historique, c’est assez moyen l’idée de symboliser l’amour par une ceinture privant les femmes de leur liberté. Mais surtout, la ceinture de chasteté n’a jamais été inventée au Moyen-âge, il s’agit d’un mythe créé vers le 16e siècle. Le mythe du seigneur jaloux qui enfermait sa femme n’était qu’une excuse pour les maris jaloux de la Renaissance d’enfermer leur femme, généralement plus jeune et mariée de force (ou presque).

Le Moyen-âge a souvent bon dos, il a toujours une image de période barbare et dégénérée, ou l’on brûlait pour un regard de travers. On croit souvent que les femmes du Moyen-âge était l’équivalent moderne des plantes vertes. Sauf qu’au Moyen-âge, on a vu des femmes gouverner la France. C’était quand la dernière française présidente ?

  • La réalité : une coutume contemporaine

Reprenons notre sérieux, et parlons de la réalité des faits : cette coutume est récente. Très récente même. Son origine cependant est toujours incertaine. Le mythe le plus célèbre au sujet de ces cadenas provient de Serbie et date de la Première guerre mondiale. A cette époque, une institutrice de Vrnjačka Banja (Ne me demandez pas comment on prononce ça, pitié) nommé Nada, tomba amoureuse de Relja, un officier serbe. Ils vécurent heureux, mais pas longtemps, puisque Relja dut partir combattre en Grêce. Là-bas, il tomba amoureux d’une autre femme, et rompu alors avec Nada. Celle-ci ne supporta pas cette rupture, et mourut d’une crise cardiaque. Pour éviter qu’une telle chose leur arrive, les jeunes filles entreprirent de sceller leur amour pour l’éternité, en plaçant un petit cadenas sur la grille du Most Ljubavi, le « pont de l’amour », où les deux amants s’étaient rencontrés pour la première fois…

L’histoire est surement légendaire, mais l’histoire est belle (Quoiqu’un peu extrême. Une crise cardiaque à cause d’une rupture, c’est dur quand même). Elle est restée dans l’ombre jusqu’à ce que la poétesse Maksimovic la mit en vers vers 1960.

Le Most Ljubavi (Credits : White Writer, Wikipedia)

Le Most Ljubavi (Credits : White Writer, Wikipedia)

La pratique viendrait donc de Serbie, mais elle ne se répandit réellement en Europe qu’à partir des années 80. L’épidémie commença en Hongrie, ou une grille proche de la cathédrale fut recouverte de cadenas par les étudiants, avant d’atteindre Cologne. On raconte aussi qu’à Florence, les cadenas recouvrant le Ponte Vecchio furent placés à l’origine par des étudiants en médecine, se débarrassant symboliquement du cadenas qui fermait leur armoires. La coutume fut reprise à Rome, ou elle fut interdite en 2007, puisqu’elle devenait trop répandue : la faute sans doute au roman de Frederico Moccia, « I Want you », qui décrit ce rituel dans son histoire d’amour. L’Europe entière fut touchée, et puis le monde. On voit désormais ces cadenas un peu partout, notamment sur… la muraille de Chine, ou les chaines du Mont Huang, mais uniquement depuis les années 2000…

Venant on au Pont des Arts à Paris. La pratique d’y accrocher un cadenas n’est apparu qu’en 2008, et a rapidement atteint tout les ponts de Paris, à tel point qu’ils mettraient en danger la solidité du pont. Le poids estimé des cadenas varie, 40 tonnes selon certains, 93 selon d’autres. Toujours est-il que ça fait beaucoup. Et cette pratique devient populaire, puisqu’elle commence à apparaitre dans des films, livres, qui alimentent cette coutume. Ce qui est plutôt marrant c’est que tout le monde croit qu’il s’agit d’une pratique millénaire, alors qu’en vérité son succès n’est dû qu’à la réputation romantique de Paris, et à son afflux touristique exceptionnel.

Le pont Loujkov à Moscou (Credits : Московские новости)

Le pont Loujkov à Moscou (Credits : Московские новости)

La Mairie de Paris veut aujourd’hui remplacer cette pratique par un selfie sur le Pont, avant que celui-ci ne s’effondre. Dommage, il y avait là un rituel contemporain qui pouvait traverser le temps. Le cadenas est un objet avec une grande symbolique, et même si il s’agit d’un mythe moderne, et non d’un héritage millénaire, ce petit geste à plus de valeur qu’un simple selfie. Pourquoi ne pas prendre exemple sur Moscou, qui propose des arbres en fer au milieu du pont Loujkov, et qui se débarrasse des cadenas lorsque le poids est trop important ? On se plaint sans cesse que notre société devienne trop virtuelle, il faut être un peu logique.

Bon, ceci dit je n’ai pas de réel avis sur la question, je laisse ça aux professionnels. Dites vous simplement que la prochaine fois que quelqu’un vous vendra cette tradition comme un rituel chinois antique, et bien il se fout de votre gueule. Quand à celui qui veut vous vendre un cadenas 25$ sous prétexte qu’il est en forme de coeur, un coup de boule semble approprié.

 

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3 réflexions sur “Les cadenas d’amour : un rituel moderne

  1. Une crise cardiaque à cause d’un choc émotionnel, c’est possible ! 🙂 (quoique rare)
    Il faudrait construire quelque chose d’adapté : pour y être passée il n’y a pas longtemps, le pont des Arts devient vraiment trop chargé.

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