Faites de l’Histoire avec Pratchett : l’expédition Terra Nova (1911-12)

Connaissez vous Terry Pratchett ? J’avoue que si vous me répondez négativement, j’en serais très triste pour vous, mais je vous dirais que c’est l’occasion de le découvrir. Si par contre vous le connaissez, j’espère alors vous apprendre quelque chose aujourd’hui.

Sir Terence David John Pratchett, dit Terry Pratchett est un écrivain anglais, né en 1948, et célèbre pour son œuvre majeure : Le Disque-monde. Mais Pratchett ne s’est pas contenté d’écrire ses « Annales du Disque-Monde« , puisqu’il est aussi l’auteur de livres pour enfants (Enfin, pour enfants, pas forcément. « Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants » est loin d’être aussi naïf que son titre laisse présager), et de romans tels que « De bons présages » ou « Nation« , bien éloignés des terres du Disque-Monde.

Terry Pratchett, soyons francs, est mon auteur favori. C’est une des personnes que j’admire le plus, et j’envisage d’élever un autel à sa gloire. Enfin peut être pas, mais presque. Alors, forcément, son œuvre, je la connais assez bien. Les « Annales du Disque-Monde », pour ne parler que d’eux, se déroulent dans un monde plat, qui se balade dans le multivers sur le dos de 4 éléphants (Berilia, Tubul, Great T’Phon, et Jerakeen. Oui, ils ont des noms.), eux-mêmes disposés sur le dos d’une tortue géante nommée A’Tuin. Ca vous parait loufoque ?

Ca l’est peut-être, mais c’est une référence à la mythologie Hindou. Selon la mythologie Hindou, la tortue Chukwa ou Akupara porte sur son dos 4 éléphants qui portent, eux, les trois mondes :

  • Le monde inférieur, l’enfer. La notion d’enfer est très différente dans l’hindouisme, et il correspond plus à une forme de lieu de pénitence où les âmes subissent divers supplices en attendant d’être réincarnées dans un corps nouveau. Dans le Kâlasûtra par exemple, les menteurs sont attachés à des troncs d’arbres et y sont sciés.
  • Le monde médian, celui où nous vivons
  • Le monde supérieur, d’où règnent les dieux.
La tortue Chukwa et les 3 mondes sur son dos (Source : http://www.cheloniophilie.com)

La tortue Chukwa et les 3 mondes sur son dos (Source : http://www.cheloniophilie.com)

Toute cette faune est entourée par un serpent se mordant la queue, représentant la course sans fin du Soleil. Ce symbole renvoie à l’Ouroboros, présent dans une multitude de mythologie. Ce serpent n’est pas présent dans le Disque Monde, mais l’idée est là. Derrière le caractère loufoque de ce monde se cache une référence à une mythologie pas franchement célèbre en Occident. Et ceci, messieurs-dames pourrait résumer tout les écrits de Pratchett. Derrière un humour décapant qui ne manque pas de vous faire passer pour un idiot quand vous riez seul au milieu d’une bibliothèque, se cache une réflexion réellement profonde, et une multitude de référence subtiles. Les personnages de la Mort, d’Havelock Vetinari, Mémé Ciredutemps* ou de Sam Vimes devraient suffire à vous en convaincre.

Le groupe qui atteindra le Pôle Sud, le 17 Janvier 1912 (Source : Wikipedia)

Le groupe qui atteindra le Pôle Sud, le 17 Janvier 1912 (Source : Wikipedia)

Tout ce propos n’avait pas que pour but d’introduire mon histoire, mais aussi de vous convaincre de lire Pratchett. Je sais que beaucoup sont réfractaires à son style d’écriture, notamment dans ses trois premiers tomes, mais je vous conseille vraiment de passer outre. Et de toute façon, la chronologie n’est pas si importante, elle permet surtout de comprendre les running-gags. Ceci étant dit, venons en à pourquoi je voulais parler de Pratchett. Figurez vous que j’ai récemment relu « Reaper Man » (« Le faucheur » en VF), le onzième tome des Annales du Disque Monde. Si je l’ai trouvé tout aussi génial, je crois que je n’avais pas saisi à quel point ce bouquin était triste (et beau. Mais triste quand même). Un passage a tout particulièrement attiré mon attention. Il me faut vous faire un rapide résumé de ce passage pour vous mettre dans le bain.

(Le résumé peut vous paraitre complètement fou. Il l’est. Mais dans la perspective du Disque Monde, rien n’est réellement illogique.)

L’intrigue de Reaper Man est assez simple : la Mort est envoyé** à la retraite, en violation totale des règles de continuité du service public, et le monde se retrouve quelque peu chamboulé. Les gens ne meurent plus, voyez vous. Ce détail chiffonne quelque peu Windle Poons, censé mourir ce jour-là, et qui sera un des personnages principaux du roman. Après de multiples péripéties que vous découvrirez en lisant ce livre (Oui, allez le lire, vraiment.), tout rentre à peu près dans l’ordre. Windle Poons qui semblait se contenter de sa condition de mort vivant, se rend finalement compte qu’il est temps pour lui de mourir. Non pas parce que les derniers grains de son sablier se sont écoulés, mais parce que sa vie, et même la vie en général, n’a de sens que grâce à la perspective de notre propre mort. Perspective qui nous donne, entre autre, une notion de temps, qui nous serait inconnue si nous devions rester ici pour toujours. Sinon, « tout n’est qu’oubli, et même l’oubli doit cesser un jour ». Il décide alors de se rendre sur le Brass Bridge, duquel il avait autrefois essayé de sauter, pour y attendre La Mort. Il quitte donc la pièce où il se trouve et, un personnage lui demandant où il se rend, il prononce une phrase toute simple « I’m just going outside, I may be some time » (Je sors juste dehors, j’en aurais peut-être pour un moment). Phrase prononcée en sachant pertinemment qu’il en aurait en effet pour un moment, puisqu’il s’en allait mourir. Et là, figurez vous que j’ai sursauté. Parce que je connaissais cette phrase, voyez vous. Elle a été prononcée par le Capitaine Lawrence Oates, le 16 mars 1912, au milieu de l’Antarctique.

  • L’expédition Terra Nova et le capitaine Lawrence Oates.

Au XIXe siècle, la mode était à l’exploration de l’Afrique. Celle-ci explorée (et colonisée), il fallait bien s’occuper autrement. Puisqu’il ne restait plus aucun continent habité, l’Occident s’est tournée vers les terres restantes : les pôles. Cette exploration commence en 1895, quand le Congrès Géographique International fixe comme objectif l’exploration du Pôle Sud. Pourquoi le pôle Sud ? Parce que le pôle Nord était déjà assez connu, notamment grâce à l’exploration de William Barentz en 1596, et parce que le pôle Nord est beaucoup moins étendu que le pôle Sud, et présente donc un intérêt moindre. Ce congrès signe le début d’une période que l’on nommera l’Âge héroïque de l’exploration en Antarctique. Après l’échec de l’expédition « Belgica »***, Carsten Borchgrevink est le premier à atteindre la barrière de Ross en 1900. En 1904, le record est battu par l’expédition Discovery Morning, menée par Robert F. Scott. Durant cette décennie, les expéditions se succédèrent, cherchant vainement à attendre le Pôle Sud. On se rapproche du Pôle, sans pouvoir l’atteindre. Mais en 1910, deux groupes sont dans les starting-blocks : l’un est mené par Amundsen, et l’autre par Robert F. Scott.

Dans cette course au pôle, c’est Amundsen qui sera le plus rapide. Le 14 décembre 1911, les cinq hommes atteignent le Pôle Sud, cinq semaines avant leur adversaires anglais. L’expédition Terra Nova n’arrivera que cinq semaines plus tard, le 17 Janvier 1912, pour voir flotter le drapeau de leurs prédécesseurs…

Amundsen au Pôle Sud (Source : http://www.southpolestation.com)

Amundsen au Pôle Sud (Source : http://www.southpolestation.com)

Parlons un peu de l’expédition Terra Nova, puisque c’est celle-ci qui nous intéresse réellement. Elle trouve ses prémisses dans la première expédition de Robert Scott, Discovery Morning. Celle-ci ayant échoué à atteindre le pôle, Robert Scott s’acharne, et monte une seconde opération 5 ans plus tard. Le programme est relativement simple : atteindre le pôle Sud au cours de la deuxième saison, entre 1911 et 1912. Les préparatifs commencent en 1910, par le recrutement de 65 hommes, et la réunion des fonds nécessaires.

Parmi ces 65 hommes, l’un nous intéresse particulièrement : Lawrence Oates. Né le 17 Mars 1880 dans une famille anglaise aisée, rien ne prédisposait Lawrence Oates à rester dans l’Histoire. Après avoir tenté d’étudier à l’Eton College, il finit par s’engager dans l’armée à 18 ans, faute d’avoir réussi ses études. A 19 ans, il participe à la Seconde Guerre des Boers, conflit armé en Afrique du Sud, qui déboucha sur une victoire britannique. Il sera promu lieutenant par la suite, et en 1906, capitaine. Mais les colonies et les casernes finissent par le lasser, et quand il voit se monter l’expédition Terra Nova en 1910, il saisit sa chance. Pour participer, il n’hésite pas à mettre à débourser 1000 livres afin de financer l’expédition et de s’assurer une place dans les rangs du célèbre Robert Scott. Il sera engagé en tant que responsable des chevaux de l’expédition. Mais visiblement, personne n’avait pensé à demander au responsable des chevaux de choisir lui-même les chevaux, et il s’est avéré que ces chevaux étaient bien incapables de réaliser un aller-retour jusqu’au Pôle Sud.

Pendant près d’un an et demi, l’équipe de Scott traverse lentement le Pôle Sud, établissant plusieurs camps de bases, à Cap Evans, à Corner Camp, et finalement à 79°29′ S, où est bâti le One Ton Depot. Ce camp est bâti vers avril 1911, à quelques kilomètres de son emplacement initial (Il devait être bâti à 80° à l’origine). Quelques 56 kilomètres qui auront leur importance en Mars 1912…

Une fois ce dernier dépôt construit, l’équipe se sépare en plusieurs groupes. L’un partira explorer la Terre du Roi-Édouard-VII, l’autre au Cap Crozier, quand le dernier ira conquérir le Pôle. Ce départ est prévu en Septembre 1911, alors que Scott est au courant de la position de son rival, Amundsen. La course au pôle est véritablement lancée à ce moment. Et pour les anglais, ca commence mal dès le départ. Une équipe motorisée, composée de 16 hommes était censée conduire poneys et chiens au pied du glacier Beardmore. De là, 3 autres groupes partiraient en direction du pôle, et l’un de ces groupes, composé de 5 hommes devait faire flotter le drapeau britannique sur le pôle :

  • Robert F. Scott, le meneur, qui n’en était pas à sa première expédition, et constituait déjà une légende vivante à cette époque,
  • Edward Wilson, un médecin qui avait déjà accompagné Robert Scott en 1904,
  • Henry Bowers, un marin qui avait déjà fait quatre fois le tour du monde, avant de s’embarquer sur les terres gelées,
  • Edgar Evans, un ancien de l’expédition Discovery Morning, qui avait parcouru les mers du globe en tant que lieutenant sur le cuirassé HMS Majestic,
  • Lawrence Oates, capitaine des dragons dont nous avions déjà parlé. Au moment ou Scott fit son choix, celui-ci était déjà fatigué et blessé, mais il estimait qu’il serait capable d’atteindre le pôle. Ce choix risqué était toutefois politiquement judicieux car Oates aurait l’honneur de représenter l’armée de Terre britannique. (Après tout, le but de cet expédition était d’affirmer la puissance de l’Angleterre, pas seulement de trouver le Sphinx des Glaces.)

Seulement, les équipes motorisées tombent en panne au bout d’une semaine et arrivent au glacier avec deux semaines de retard. Les équipes à pied les rejoindront le 21 novembre 1911, après avoir lutés contre des conditions exécrables, en trainant des poneys pas franchement rompus à ce genre d’exercice… Une fois réunis, les groupes se séparent de nouveau : certains rentrent aux One Ton Depot, d’autres partiront à l’assaut du Glacier Beardmore, le plus grand glacier du monde, long de plus de 150 km. Le 4 janvier 1912, le glacier est franchi, et la dernière équipe se détache du lot. Comme un malheur ne vient jamais seul, Edgar Evans est atteint du scorbut à ce moment là, et doit être transporté en traineau par ses compagnons. Et puis, le 16 janvier, le véritable drame se produit : le groupe atteint Polheim, le dernier campement d’Amundsen, signe que celui-ci a atteint le pôle Sud avant eux. Leur déception est immense : tout ce travail a été fait en vain. Ils parcourent les 24km qui restent le lendemain, et atteignent le Pôle Sud le 17 Janvier 1912, 34 jours après l’expédition norvégienne. C’est un échec total.

Mais le drame, celui que l’Histoire retiendra, se jouera dans les semaines à venir. Le 7 février, commence la descente du Beardmore. L’état de santé d’Evans se détériore de jour en jour. A bout de force, il tombe sans cesse, se blessant à la tête. Le 17 février 1912, il tombera une dernière fois, alors que la descente est presque terminée. Il ne se relèvera pas, et s’éteindra au milieu de l’Antarctique. Ses compagnons n’ont pas le temps de pleurer sa mort. Leur état empire de jour en jour, subissant sans cesse les tourments du froid, de la faim et de la fatigue. Lawrence Oates est le plus touché : la gangrène, les gelures, et ses anciennes blessures de guerre ne lui laissent pas de répit. Malgré sa souffrance, il ne se plaindra jamais, impressionnant ses compagnons par son courage.

Le 16 mars 1912, la souffrance est trop forte et il propose à ses amis de l’abandonner dans son duvet pour le laisser mourir. Il avoue espèrer que la mort viendra le prendre dans son sommeil pour l’ôter à son supplice. Mais ses compagnons refusent de l’abandonner, malgré le temps qu’il leur fait perdre, et les risques que cela engendre. Alors, dans la nuit du 16 mars 1912 au 17 mars 1912, conscient que sa présence était un fardeau pour ses compagnons, le capitaine Lawrence Oates se leva. Pour ses compagnons, il aura ces derniers mots « I’m just going outside, and may be some time » (Je sors seulement dehors, et surement pour quelques temps). Il mourra de froid dans l’immensité désertique, et ne verra pas le soleil se lever le 17 mars 1912, jour de son 32eme anniversaire.

Par ce sacrifice, il espérait sauver ces compagnons. Peine perdue. Le 20 mars, ceux-ci se retrouveront bloqués à 20km du One Ton Depot, et n’arriveront pas à parcourir cette ultime étape. Le 29 mars, le froid aura raison d’eux. Leurs corps ne seront retrouvés que le 12 novembre 1912. Celui de Lawrence Oates ne sera jamais découvert. Il gît probablement toujours dans sa tombe de glace, au milieu de l’Antarctique.

"A very gallant gentleman" peint par Dollman (Source : Wikipedia)

« A very gallant gentleman » peint par Dollman (Source : Wikipedia)

Comme quoi, derrière une phrase de Pratchett, il y a parfois un peu plus qu’une simple vanne. Ceci dit, cette histoire est assez célèbre en Angleterre, et il est possible que la référence soit loin d’être si subtile que ça. Peut-être que je me fais des idées, et que cette histoire n’est pas si méconnue que ça. Mais au moins, j’espère vous avoir convaincu de lire Sir Terry Pratchett.

On me signale dans l’oreillette que cette phrase est réutilisée par Pratchett dans Soul Music et dans Small Gods. Comme c’est Reaper Man qui a attiré mon attention, et bah… tant pis pour les autres.

En parlant de Reaper Man, à ceux qui ont lu le livre, et même aux autres. A votre avis, pourquoi le prisonnier dans sa tour guette t’il le vol des oiseaux ?


* Oui, Granny Weatherwax, ca sonne pas si bien, je préfère le nom VF

** Non, ce n’est pas une faute d’orthographe. La Mort est un personnage masculin. Parce que.

*** Vous avez cru que j’allais faire une blague sur les belges, hein ? Et bah non, raté.

Publicités

6 réflexions sur “Faites de l’Histoire avec Pratchett : l’expédition Terra Nova (1911-12)

  1. convaincu par ton histoire, je veux bien découvrir Terry Pratchett…..par contre il faudra me passer le livre.
     » La vertu paradoxale de la lecture est de nous abstraire du monde pour lui trouver un sens »……qui ? sans recherche google bien sur

  2. J’envisage aussi d’élever un autel à la gloire de Terry Pratchett, on peut faire ça en commun si vous voulez. Je ne connaissais absolument pas cette histoire et trouve le lien fait entre les deux très intéressant. Un grand merci en tout cas.

Donnes ton avis sur cette histoire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s