Quand les femmes ne portaient pas la robe : brève histoire de l’avocature au féminin.

Il est grand temps pour moi d’assumer mon statut d’étudiant en Droit, et de parler un peu de Justice en ces lieux. Quand vous entrez en fac de Droit, vous pouvez être certains qu’au moins la moitié de la foule présente les premiers jours dans l’amphithéâtre, ambitionne d’être avocat. J’avoue faire partie de l’autre moitié, mais qu’importe, le métier d’avocat fascine. Et puis il ne faut pas nier l’évidence : on a tous un peu rêvé de tenir un jour le rôle de l’avocat. Tenir un jury en haleine, sauver un innocent du bras armé de la justice avec une pincée de poudre à doryphores (Tribute to René Floriot), être le défenseur de la veuve et de l’orphelin contre l’injustice de la vie et mener un train de vie de baron. Bien évidemment, je me suis rendu compte que cette image est outrancièrement idéalisée, mais le métier d’avocat n’en est pas moins magnifique à mes yeux. Alors on va parler des avocats. Précisément des avocates. Savez vous depuis combien de temps l’avocat existe t-il ? Plus de 2700 ans (En réalité, c’est moins, comme nous le verrons, mais peu importe.). Savez vous depuis quand les femmes exercent t’elle cette profession ? 1869.

(Pour désigner une femme inscrite au barreau, il parait que le terme avocate s’il est accepté, ne plait pas forcément. Mais le présent article nécessite de distinguer avocat et avocate, alors je l’utiliserais. Si vous avez des réclamations, faites les au 08 92 05 25 12. Bonne lecture.)

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Jeanne Chauvin prêtant serment (1900, illustration du journal l’Illustration)

Arabella Mansfield prêta serment en 1869, en l’Iowa aux Etats-Unis. Ce fut la première avocate de l’histoire contemporaine. Jeanne Chauvin fut la première femme à plaider en France, en 1907. Diplômée depuis 1897, on lui interdit tout d’abord d’exercer sa profession parce… qu’elle était une femme. Évidemment il est difficile de justifier cette interdiction. C’est même impossible. Cependant, on peut tenter de l’expliquer en fouillant quelque peu dans l’Histoire. La réponse pourrait évidemment tenir en une ligne : la société est profondément misogyne. Seulement ça, vous le savez déjà, et c’est un peu court. Il nous faut donc nous interrogez de façon plus précise, en retraçant une brève histoire de la profession d’avocat, avant de revenir à nos moutons à la fin du XIXe siècle, quand les femmes sont enfin entrée dans les prétoires.

  • 2700 ans de plaidoirie
  • Les logographes de la Grèce Antique

On entend souvent que les avocats existent depuis la Grèce Antique. Ce n’est pas tout à fait exact. Si il nous reste quelques plaidoiries de l’Antiquité, elles n’étaient pas l’œuvre d’avocats, mais « d’orateurs attiques », ou « logographes ». La première mention de ces logographes remonte au Code de Solon qui date du VIe siècle avant JC. Ces hommes n’intervenaient pas durant les procès comme c’est le cas aujourd’hui, mais rédigeaient des plaidoiries qu’ils transmettaient aux parties du procès, qui les lisaient alors. Parmi eux, on retrouve des auteurs tels qu’Antiphon (-480/-410), Démosthène (-384/-322) célèbre pour son Oraison funèbres aux morts de Chéronée et son engagement politique face à l’envahisseur macédonien, ou Lysias (-440/-380) que les étudiants en Droit connaissent bien.
Mais ces hommes n’étaient pas avocats. Ils n’apparaissaient pas au procès, ne plaidaient pas, et n’assistaient aucunement leurs clients durant la procédure. A la limite, ils devaient certainement porter une toge, et donc ressembler de loin aux avocats modernes. Mais c’est tout. Et c’est pas beaucoup. Évidemment, aucun de ces orateurs n’était de sexe féminin. La société grecque, extrêmement patriarcale ne laisse aucune place aux femmes, si ce n’est celle d’épouse ou de fille. Ou d’esclave, éventuellement.

  • Le Droit Romain et les premiers avocats

Traversons le temps (et l’espace) pour nous rendre à Rome. Rome, depuis la Monarchie jusqu’à l’Empire a construit un Droit très technique, dont de nombreux mécanismes sont toujours utilisés aujourd’hui. Le juriste est friand d’adages latins, à la prononciation approximative, hérités de l’Antiquité romaine. Au hasard, nemo auditur propriam turpitudinem allegans, Affirmanti incumbit probatio.
Ce n’est pas un hasard si le Droit Romain à vu naitre l’avocat, car il a aussi mis au jour le procès. Non, il n’en a pas inventé le concept, il a seulement édicté des règles stricts pour l’entourer afin d’éviter le grand n’importe quoi. Il a aussi inventé des peines super cocasses, comme le culleus ou le crucifiement (En fait, ils ne l’ont pas vraiment inventé, mais ils lui ont donné ses lettres de noblesses sur le Golgotha). L’avocat romain avait donc une certaine pression puisque la peine de mort était assez fréquente, dans le but d’effrayer la population par l’exemplarité du supplice. Mais là encore, il n’avait rien à voir avec l’avocat actuel : si celui-ci était bien présent au procès, ce qui le différencie de l’avocat grec, sa prestation ne pouvait pas être rémunérée.

Les avocats n’étaient cependant pas des altruistes, et les plaidoiries n’étaient pas désintéressées : le but était d’étaler leur talent oratoire afin d’entretenir leur réputation, de se créer un réseau de relations… La plaidoirie était un spectacle durant lequel les avocats remettaient leur réputation et leur prestige entre les mains de la critique. Peu importait l’issue du procès en vérité. La plaidoirie la plus célèbre, de l’avocat romain le plus célèbre (Ca fait beaucoup d’hyperbole), Pro Milone (Pour Milon) de Cicéron, n’a pas permis l’acquittement de Milon qui sera finalement exilé à Marseille.

En résumé, la profession d’avocat était un tremplin pour la politique. La plupart des avocats postulaient ensuite à la magistrature, dans l’espoir de se retrouver un jour au Sénat ou à un poste tel que celui de Consul. Évidemment, on pourrait dire qu’aujourd’hui c’est encore le cas, mais ce serait caricatural. Ne serait-ce que parce qu’aujourd’hui le travail d’un avocat ne se résume pas à venir plaider au procès et parce que ceux-ci sont payés. Surtout, la principale fonction de l’avocat était de plaider durant un procès pénal, et il n’existait pas vraiment d’avocats civilistes.
Et évidemment, il n’y avait pas de femmes avocats dans la Rome antique. Les femmes romaines étaient soumises à l’autorité du père de famille, puis à celle de leur mari. Cependant, elles avaient certains droits, tels que celui de témoigner aux procès ou d’être héritière. Mais ce ne sont que des droits accessoires, qui ne correspondent certainement pas à ceux des citoyens romains.
La raison : le debilitas sexus ou Imbecillitas sexus (le sexe débile, faible). Ce concept consacré par le juriste romain Ulpien (IIIe siècle av JC), était depuis longtemps tacite. Le principe selon lequel la femme est faible justifie sa soumission à son père puis à son mari. En vertu de cette soumission, elle serait bien incapable d’agir de la même façon que les citoyens. L’imbecilitas sexus justifie donc parfaitement l’incapacité juridique de la femme mariée. (Notez que la soumission au père de famille ne s’applique pas uniquement pour les femmes : tant que le père d’un homme était vivant, celui-ci exerçait son autorité sur son fils.) Il est évident qu’on aurait pu se poser la question du bien fondé de la faiblesse féminine, mais visiblement, on avait autre chose à faire.

  • De Justinien à Philippe IV, l’avocat au Moyen-âge

Pour voir l’avocat évoluer à nouveau, il faudra atteindre que l’Empire Romain d’Occident s’écroule. A ce moment, il nous faudra tourner nos regards vers l’Orient puisque l’Occident va consacrer la loi salique et détricoter la procédure romaine. Mais en Orient, le Droit Romain subsiste, et l’avocat que nous connaissons s’y profile en 529 et 534, avec l’entrée en vigueur du Code de Justinien, qui crée l‘Ordre des Avocats, et met fin au statut relativement peu encadré de l’avocat. Désormais, celui-ci doit avoir entrepris et réussi des « études des lois » (legum eruditio), et doit être intégré à l’Ordre des Avocats, après avoir prêté serment sur les Évangiles. A savoir que ces ordres étaient souvent restreint à une quarantaine de personnes, et que les fils d’avocats étaient privilégiés et entraient plus facilement dans ce cercle très fermé. Oui, les fils. Et pas les filles. La faute à la religion catholique, cette fois, ainsi qu’a l’imbecilitas sexus, toujours. La faute, en fait, à la société entière qui ne laissait pas de réelle place aux femmes. L’idée même d’une femme avocate ne serait surement venue à l’idée de personne. Et cela ne va pas s’arranger au fil du Moyen-âge quand l’avocat apparaitra en Occident.
Lorsqu’en 802, Charlemagne crée l’avocat et le procurator (semblable à l’avoué, qui à aujourd’hui disparu), c’est la première mention de cette profession dans l’ordre juridique de l’empire carolingien. Avec ce capitulaire, Charlemagne crée aussi les honoraires d’avocats, puisqu’il disposait que les avocats ne pouvaient demander de rémunération, et que c’était les clients qui devaient verser des honoraires pour montrer leur gratitude. Ces avocats étaient souvent des esclaves érudits, au service de leur maitres, ou de notables ayant étudiés le Droit. Leur rôle n’était pas clairement défini, et le plus clair de leur travail consistait à conseiller les clients lorsque ceux-ci se retrouvaient confrontés à la justice.
Ce ne que 4 siècles plus tard que St Louis, en 1270, établira quelques règles déontologiques concernant les avocats. Puis, le 12 Octobre 1274, Philippe III oblige les avocats à prêter serment pour pouvoir exercer la profession. Une idée inspirée par le serment sur les Evangiles qu’avait imposée l’empereur Justinien en Orient. Puis, il reconnait aux avocats plaidant devant le Parlement (la juridiction suprême), la qualité de corps constitué. Ces hommes avaient alors un statut particulier, puisque toute violence à leur encontre était passible d’excommunication, et ils portaient le titre de Maitre, que le temps à conservé. Les membres de ce corps constitués étaient aussi soumis au secret professionnel, comme c’est encore le cas aujourd’hui.
En 1327, le principe du Barreau est créé, par Philipe IV de Valois, qui met en place le Tableau des Avocats, listant les hommes autorisés à plaider devant le Parlement. Pour cela, il fallait avoir suivi des études de Droit dans l’une des Universités de Droit de France, ne pas porter de flétrissures (une marque au fer rouge, imposée aux condamnées. L’ancêtre primitif du casier judiciaire, en somme)…

Finalement, une condition nouvelle s’imposera tacitement, celle de faire partie de l‘Ordo, ordre clérical créé afin de veiller au respect des prescriptions de l’ordonnance. C’est l’ancêtre du Barreau, dirigé non pas par un Bâtonnier élu, mais par le doyen des avocats. Cet ordre clérical portait une tenue spécifique : une robe noire avec 33 boutons et un chaperon (une capuche), des gants blancs, une toque, et une sorte de cravate blanche. La même tenue qui figure dans la loi du 31 décembre 1971, à quelques détails près, notamment la capuche remplacée par l’épitoge. Inutile de vous dire que cet ordre clérical était essentiellement masculin. Aucune femme ne verra son nom inscrit sur le Tableau des Avocats.

  • Du Moyen-Âge à aujourd’hui : A l’ouest, rien de nouveau. Ou si peu.

L’avocat moderne n’est pas encore né, mais les lignes bougeront assez peu pendant quelques années. Son rôle sera réduit aux procès civils par l‘ordonnance de Villers-Cotteret en 1539, mais il sera rétabli à la Révolution. Au XVIIe siècle, le Bâtonnier remplacera le doyen, et devient un laïc, et non plus un clerc. Il en ira de même pour tout les avocats. Au milieu du XVIIIe, on ira jusqu’a supprimé momentanément le système du barreau, autorisant n’importe qui à plaider. Le joyeux bordel qui s’ensuivit incita à remettre en place les barreaux, qui se constituèrent partout en France. La profession d’avocat devient officiellement une profession libérale, avec un statut particulier puisque ceux ci possèdent une certaine immunité lorsqu’ils plaident.
Durant le siècle dernier, la profession connaitra trois modifications importantes : l’arrivée des femmes dans la profession, l’institution du Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat en 1941, et une réforme de leur déontologie en 1971. Mais nous, ce qui nous intéressent, c’est l’arrivée des femmes dans la profession.

Nous l’avons vu, au Bas Moyen Age, les femmes ne pouvaient exercer la profession d’avocat puisque de toute façon, elle ne pouvait pas faire grand chose. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne faisait rien, mais plutôt qu’elle ne faisait aucune profession qui était vraiment reconnue. Il est faux de dire qu’elles ne travaillaient pas : elles étaient aux champs, elles étaient dans les marchés, dans les hospices, mais elles n’étaient pas sur le devant de la scène. Je me souviens avoir lu quelque part que si l’on s’en référait uniquement aux textes médiévaux, on ne pouvait même pas être sûr que les femmes existaient réellement, c’est dire à quel point la société les considérait peu.
Ensuite, quand le Haut Moyen-âge a vu se développer la profession d’avocat, c’était au sein d’un ordre clérical. Les femmes ne pouvaient donc pas y entrer. Le problème résidait aussi dans l’exigence d’un diplôme universitaire, sachant que les universités étaient fermées aux femmes. Ensuite, quand l’avocat est devenu un laïc, et qu’on a proclamé la Liberté et l’Egalité, on pouvait imaginer que les femmes pourraient tout à fait exercer cette profession. Mais rien n’est aussi facile. Les femmes ne faisaient surement pas partie des égaux. Elles étaient toujours le « sexe faible ». Elles étaient soumises à leur maris, alors comment aurait elle pu avoir la responsabilité de défendre un homme si elles n’étaient même pas libre de leurs décision ? Et puis, elles n’étaient même pas citoyenne, ne pouvaient pas voter, et ne pouvaient pas, par exemple, avoir un compte en banque… C’aurait été idiot de permettre à des personnes incapables dans tant de domaines de porter le poids d’une telle responsabilité, hein ? Évidemment, on aurait pu se demander si ces incapacités étaient bien fondées, mais on avait autre chose à faire. Enfin, j’imagine. On tourne rapidement en rond, mais la société ne semblait pas s’en plaindre, et les revendications féministes étaient bien minoritaires. Sans doute parce que la société ne laissait aucune place aux femmes, préférant les écraser dès le premier âge. Sans doute parce que la classe politique était essentiellement masculine et n’avait pas franchement intérêt à prendre des décisions en faveur des femmes qui pourraient bien prendre la place des hommes. On aurait pu continuer longtemps comme ça, et je pense que ca n’aurait pas gêné grand monde. Seulement, certaines femmes se sont dites qu’une situation aussi inepte devait cesser, et ont décidé de prendre les choses en main.

  • Et finalement, les femmes plaidèrent

En 1869, une femme américaine, Arabella Mansfield est acceptée au barreau de l’Iowa, après avoir réussi ses études de Droit. Elle fut pendant longtemps l’une des seules avocates américaines, puisque de nombreux états s’obstinèrent à refuser les femmes. Ce fut la première avocate de l’Histoire moderne. Et en France, alors ?
En France, on ne va pas se mentir, ce ne fut pas aussi simple. Il faut le reconnaitre, nous sommes un pays conservateur. Les Droits des Femmes, ca a jamais été notre truc. Alors, il a fallu que des femmes fassent bouger les choses, et bien souvent avec brio. Parlons de deux d’entres elles, si vous le voulez bien. La première se nomme Sarmiza Bilcescu, et fut la première doctoresse en Droit au monde. La seconde est plus célèbre, il s’agit de Jeanne Chauvin, la première avocate française.

  • Sarmiza Bilcescu, une doctoresse à la Sorbonne.

Sarmiza BilcescuSarmiza Bilcescu est née en 1867, en Roumanie. Elle arrive en France en 1884, lorsqu’elle commence ses études poussée par sa mère, féministe des premiers jours. Elle s’oriente vers le Droit, et décide de candidater à la Sorbonne qui… hésite à l’accepter, craignant que cela sème le trouble dans les amphithéâtres ! Pour son premier jour, le gardien a même essayé de lui refuser l’entrée. Visiblement, il en fallait plus pour déstabiliser Sarmiza qui lui fit habilement remarqué qu’au dessus de leurs têtes se trouvait un fronton gravé des mots « Liberté, Égalité, Fraternité. » Bien joué.

Et malgré ces débuts chaotiques, il faut reconnaitre que Sarmiza fut rapidement acceptée par les étudiants et les professeurs, sans doute parce qu’elle était fichtrement douée. Après 6 ans d’études, elle soutint une thèse en Droit, portant sur la Condition légale de la mère. Cette soutenance fut couronnée de succès par un jury qui fit d’elle la première doctoresse en Droit de la Sorbonne. Et de France en fait. Et aussi du Monde.
Forte de cette publicité, elle retourna en Roumanie pour devenir avocate. On tenta bien de lui barrer la route, mais la majorité des intellectuels roumains se ralliant à sa cause, elle fut bien rapidement acceptée, et devint la première avocate roumaine, après être devenue la première doctoresse de Droit de France, et même du monde la même année. Deux ans plus tard, une autre femme suivra ses pas, Jeanne Chauvin.

  • Jeanne Chauvin, première avocate à plaider en France

Jeanne Marie Marguerite Chauvin est née en 1862, à Jargeau, dans le Loiret. Son père, Jean Cezary Chauvin, un notaire, meurt quand elle est encore enfant. Suite à cette perte, sa mère quitte la province pour aller vivre à Paris. Là-bas, Jeanne commencera ses études de Droit, un peu après Sarmiza Bilcescu. Elle obtiendra en 1892 son doctorat de Droit, grâce à une thèse sur l’Étude historique des professions accessibles aux femmes. Cette thèse accablant la religion catholique pour la position d’infériorité des femmes fera d’elle la première française doctoresse en Droit, malgré les protestations de ses compatriotes. Lors de sa soutenance, des étudiants envahiront la salle en chantant la Marseillaise, en signe de protestation.
Pourquoi chanter la Marseillaise pour protester ? Parce que quand tu n’as rien à dire, assure toi de le dire avec un symbole inattaquable. Non, une marche militaire composée par des Strasbourgeois révolutionnaires (donc laïques) n’a rien à voir avec une étude historique de la condition des femmes et encore moins avec la religion catholique. Mais quand même, vous n’oseriez pas nous empêchez de chanter la Marseillaise, si ?! Ca ferait de vous un ennemi de la Nation ! Vous voyez, c’est comme « Pensez aux enfants« , ça passe toujours et encore plus quand c’est inepte. Bref. Malgré cela, la soutenance se déroulera à une date ultérieure, dans le calme. Et le jury votera à l’unanimité pour lui accorder le titre de doctoresse. Bim, dans vos dents les pignoufs.
Après cela, Jeanne s’oriente vers une carrière de professeur dans les lycées de jeunes filles. Forte de sa licence en Philosophie obtenue en même temps que sa licence en Droit, elle enseignera durant cinq années avant de se présenter au Barreau, munies des diplômes nécessaires.
Le 24 Novembre 1897, elle se présente à la Cour d’Appel de Paris pour prêter serment et… se voit opposer un refus. Pourquoi ? Parce qu’un texte considère que l’exercice de la profession d’avocat est un exercice viril, donc qu’une femme ne peut l’exercer. Notez bien que ce texte n’est pas une loi, mais un règlement du Barreau, et que celui-ci n’interdit pas la profession aux femmes. Il dispose seulement que la profession d’avocat est « un office viril« . Évidemment, cela sous entend que les femmes en sont exclus, mais puisque personne ne s’était franchement posée la question avant Jeanne Chauvin, et bien l’interprétation était plutôt libre. Le 30 novembre 1897, la Cour d’Appel livre son interprétation dans un arrêt qui explique que ce texte signifie bien que les femmes ne peuvent pas plaider. Et figurez vous que ce refus est « parfaitement » justifié.
Ho évidemment, du point de vue de la morale, c’est honteux. Du point de vue de la logique, c’est inepte. Mais du point de vue juridique, cette décision se justifiait totalement. Les femmes n’avaient que très peu de droits. Et surtout, elles n’avaient aucun droits politique. Et c’est sur ce point que la Cour va fonder son jugement, puisque dans un de ses attendus, elle estime que la profession d’avocat devait être considérée comme une fonction publique, et que celle-ci ne pouvait être exercée par des personnes privées de droits politiques. Ceci s’appliquant à ceux qui en était privés parce qu’ils étaient condamnée suite à une faute, ou à celles qui étaient condamnées suite à un chromosome différent. Du coup, la Cour d’Appel avait fondée sa décision. Mais Jeanne Chauvin n’était pas franchement du genre à accepter une injustice aussi énorme et va profiter d’un des attendus de la décision, qui précise « qu’au législateur seul appartient le droit de modifier les lois où d’en éditer de nouvelles, tandis que le pouvoir judiciaire n’est appelée qu’à interpréter et appliquer les lois existantes« . Un appel du pied, peut-être pour demander une nouvelle loi… Elle décide de déposer une proposition de loi dès 1897 qui sera… refusée elle aussi.

Jeanne Chauvin prêtant enfin serment, en 1900.

Jeanne Chauvin prêtant enfin serment, en 1900.

Jeanne entame donc, soutenue par les féministes de l’époque une campagne dans la presse, mais aussi à l’Assemblée nationale. L’opinion publique s’en saisit, et décide de soutenir la doctoresse. Entendez bien que l’opinion soutient Jeanne Chauvin, et non la cause des femmes en général. Mais le résultat sera le même. Elle gagnera à sa cause des hommes comme Deschanel ou Poincaré et le 1er décembre 1900, l’Assemblée vote la loi permettant aux femmes d’accéder au Barreau, et de plaider devant les cours. Le 19 Décembre, Jeanne Chauvin prêtera serment, et pourra exercer sa profession. Là, elle fut encore la deuxième, et non la première, car elle fut devancée de quelques jours par une de ses consoeurs, Me Sophie Bala Petit. Qu’importe, elle sera la première femme à plaider en France, en 1907. On raconte qu’elle ne plaida guère, préférant s’occuper des dossiers et enseigner au Lycée Molière, où elle forma nombre de jeunes filles à ne pas accepter un monde qui leur refuserait des droits. Elle participa à des congrès Internationaux sur les Droits des femme, et fut même investie Chevalier de la Légion d’Honneur le 19 janvier 1926, avant de s’éteindre 8 mois plus tard. Par son combat, elle ouvrit la voie à de nombreuses avocates, comme Marie Vérone, ou Suzanne Grinberg qui prêtèrent serment juste après elle. Malgré tout, le nombre d’avocate resta faible durant la période d’avant guerre. Mais la Grande Guerre changea bien des choses, et la place des avocates dans les tribunaux ne fut plus sujette aux moqueries dès le début des années 20, quand leur nombre augmenta en flèche. Malgré ça, il faudra attendre 1945, pour que soit modifié le texte de loi réservant la profession d’avocat aux hommes, avec l’introduction de l’expression « de l’un ou de l’autre sexe »…

114 ans plus tard, les femmes semblent avoir intégrées pleinement la profession d’avocats puisque 52,6% des avocats seraient des femmes. Une bonne nouvelle ? Pas forcément. Il semblerait que le plafond de Verre surplombe aussi les prétoires : seulement 25% des associés seraient des femmes. Michèle Brault relève que celles-ci forment « la cohorte des collaboratrices », et que des disparités subsistent dans tout les domaines. Ces disparités touchent même les revenus : les revenus des avocates seraient de 51 000€ par an, quand ceux de leur confrères avoisineraient les 100.000€. Alors, O tempora, o mores ? Pas franchement…

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4 réflexions sur “Quand les femmes ne portaient pas la robe : brève histoire de l’avocature au féminin.

  1. très intéressant et très bien écrit.
    je fais des recherches sur la vie de Jeanne Chauvin
    je suis à peu près au fait des étapes dans le combat qu’elle a mené pour pouvoir prêter serment.
    Mais j’ai très peu d’éléments concernant sa vie privée…
    En avez-vous?
    Cordialement
    Catherine

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