L’urne ou le cercueil : petite histoire de la crémation (dans la joie et la bonne humeur)

Salut lecteur ! Cela fait un bout de temps que je n’avais pas fréquenté ces lieux ! A tel point que je ne me souvenais même plus du mot de passe pour ouvrir mon compte. J’ai honte. Un peu. Du coup je vais me rattraper dès à présent en évoquant un sujet joyeux et rassembleur qui fera chaud au cœur en ces temps troublés. Non je plaisante ! On va parler de cadavres en décomposition et de rites funéraires pour faire l’histoire de la crémation. Non, ne partez pas ! Restez vous aller voir on va se marrer !

Enfin, se marrer, pas exactement. Les obsèques sont rarement des moments amusants, mais ils peuvent apprendre beaucoup sur les mœurs d’une époque. Pour des anthropologues, les rituels funéraires sont une des bases du passage d’une société à la civilisation. L’étude de ces rites met en lumière les différentes croyances relatives à l’au-delà des différentes sociétés, et la manière dont celle-ci appréhendent leur propre mort. C’est la fameuse « brèche anthropologique« , qu’on retrouve notamment chez Edgar Morin.

Les premières sépultures remontent très loin. On en retrouve déjà chez l’Homme de Neandertal, il y a plus de 120 000 ans. Quelques millénaires plus tard, des rituels plus complexes semblent faire leur apparition. Dans la grotte de Qafzeh, en Israël, des archéologues firent une découverte exceptionnelle. Au milieu de fossiles d’ossements, gisait un enfant âgé de 12 ans. Cela faisait près de 100 000 ans qu’il reposait là, au milieu d’ossements anonymes. Rien ne le différencie réellement des autres corps, à l’exception d’une offrande qu’il tient serrée contre son corps : des bois de cerf, ou de daim, encore rattachés à un morceau de crâne. Ce détail met en évidence l’importance que devait avoir cet enfant pour le reste du groupe, qui a pris la peine de lui mettre entre les mains un trophée avant de l’ensevelir. D’après les chercheurs, cet enfant aurait été un attardé mental, dont le comportement devait se distinguer de celui des autres membres du groupe qui à sa mort fut gratifié d’un traitement d’exception, peut-être par crainte, par pitié… Quelle que soit l’explication, il est certain que cette sépulture est unique pour son époque.

L'enfant aux bois de cerf (Credits : Coqueugniot via Wikipedia Commons)

L’enfant aux bois de cerf (Credits : Coqueugniot via Wikipedia Commons)

 

Les premiers rites funéraires complexes apparurent plus tard. Passons rapidement sur les momies égyptiennes, qui n’étaient pas la seule manière qu’avaient les égyptiens d’honorer leurs morts. La momification était réservée à ceux qui en avaient les moyens, les esclaves se contentaient de fosses communes. Il en allait de même pour les esclaves à l’époque romaine. Les plus pauvres connaissaient le même sort, pendant que le rituel dominant était l’incinération et les cendres restaient généralement là où vivait le défunt. Les soldats qui mourraient au combat étaient aussi brulés sur des grands buchers, et leurs camarades survivants ramenaient quelquefois à Rome un des os des disparus, afin de le rendre à sa terre natale.

Avec l’apparition du Christianisme, les buchers sont abandonnés, et on préfère désormais enterrer les cadavres en Occident. Non pas que les buchers soient totalement abandonnés, mais on préfère les réserver pour ceux qui ont un grand besoin d’être purifiés. Jeanne d’Arc, par exemple. L’enterrement semble bien convenir à la France pendant des siècles, mais il y a des choses dont on finit par se lasser. Comme la féodalité, le servage ou l’Ancien Régime. C’est la chute de ce dernier qui entraina une remise en cause des rituels funéraires en France, et vint remettre au gout du jour une pratique que l’on avait cessé d’utiliser : la crémation. Aujourd’hui, la crémation représente près d’un tiers des obsèques et ce nombre semble en constante augmentation. A l’origine, je souhaitais raconter le long processus qui permit cette évolution, mais il s’avère que je manque terriblement de temps. Oui, je suis très mal organisé. Ce n’est pas grave, résumons rapidement ce processus. Vous me pardonnerez, je n’ai trouvé quasiment aucune illustration…

Le catafalque du Comte de Saxe via GallicaBNF. Définitivement aucun rapport avec et article.

Le catafalque du Comte de Saxe via GallicaBNF. Définitivement aucun rapport avec cet article.

  • La Révolution et les morts.

La Révolution Française, nous n’avons plus besoin de la présenter. Son héritage continue d’influencer le présent, à l’image de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui a valeur constitutionnelle en droit français depuis 1971. Un autre leg de cette époque serait peut être l’anticléricalisme. Celui ci n’a pas éclaté d’un seul coup en 1789, cette idée était présente dans les esprits des intellectuels depuis les Lumières, et il est difficile de parler d’une nette rupture. Toutefois, au sortir de la révolution, de nombreuses mesures sont prises pour affaiblir l’Eglise : obligation pour les prêtres de prêter serment sur la Constitution Civile du Clergé, nationalisation des biens de l’Eglise… Mais d’autres mesures concernaient aussi les restes humains. On interdit désormais aux plus riches de se faire enterrer dans l’église, comme ce fut le cas auparavant. A certains endroits, on change le terme de cimetière, pour le remplacer par le terme plus froid, plus laïc de « Lieu de sépultures » ou simplement « d’élysée ». Cette évolution sera définitive en 1801, lorsque le Concordat confiera les funérailles à l’établissement public des cultes par un décret de 1804. Cela ne prive pas l’église du droit de célébrer des funérailles, mais ôte au cimetière son caractère religieux, et fait de celui-ci un lieu public (bien que celui-ci possède toujours son caractère sacré). Mais avant cela, et dès la mise en place de la 1ere République, on cherche à modifier le système funéraire de l’époque, en remettant au goût du jour un rite perdu en France, l’incinération.

Le premier à suggérer cette idée est Paul Giraud en 1794, dans son Essai sur les sépultures (nous y reviendrons). En 1796, une proposition est faite au conseil des Cinq cents, émanant de François Debeaumersnil, proposant que l’on laisse aux français le choix pour leurs funérailles : l’urne ou le cercueil. En 1798, c’est au tour de Jacques Cambry de publier un essai en faveur de l’incinération (A l’époque, le mot crémation n’est pas encore utilisé, il n’apparaitra qu’au milieu du XIXe siècle pour désigner la combustion de restes humains.). Après eux, sous le Consulat puis l’Empire, d’autres auteurs poursuivront cette réflexion, preuve qu’il ne s’agissait pas uniquement d’un délire de révolutionnaires, mais bel et bien d’une nécessité. La justification de la crémation tenait à 4 idées majeures : la référence aux « Anciens », l’anticléricalisme, l’équité et la santé publique.

La référence aux Anciens, tout d’abord, est visible dans les textes des auteurs précités, qui n’ont de cesse d’utiliser comme exemple les grecs et les romains, peuples connus pour leur sagesse, qui pratiqueraient aussi la crémation. Cambry fait aussi référence à « nos ancêtres les gaulois » (j’adore, cette expression, pardonnez moi), qui selon lui imitaient les Celtes et brulaient eux aussi leurs corps. Malheureusement pour lui, à l’époque déjà on était pas bien sûr de cette histoire, et plutôt que de flatter l’égo des français en leur proposant de retourner à leurs « origines », il a énormément discrédité sa cause.

– Mais se référer aux Anciens, ce n’est pas seulement vouloir copier un peuple qu’on considérait comme plus sage, c’est aussi vouloir remonter le temps à une époque ou le christianisme n’existait pas. C’est en effet le christianisme qui a rendu les funérailles religieuses, et mis en place un rituel très sacré d’enterrement, afin de se saisir du corps dans la vie, et même après la mort. Cette idée semble insupportable à certains révolutionnaires, qui veulent retirer cette prérogative des mains de l’Eglise. Comment ? Et bien en copiant les anciens qui avaient pour habitude de garder les cendres dans des demeures privées. Ainsi, en laissant les cendres dans les maisons, on ôtait le corps mort de l’emprise de l’Eglise. Mais c’était commettre une erreur que de vouloir transposer un système vieux de plusieurs siècles dans un monde qui ne lui ressemble plus. La place des cendres dans les demeures romaines ne faisaient aucun doute puisque la famille romaine était une institution très rigide. Malheureusement, dans la France du XVIIIe, c’était quelque peu différent : dans quelle demeure laisser les cendres ? Imaginons le cas d’une jeune fille qui meurt alors qu’elle est mariée, et que ses parents vivent encore. A qui reviennent les cendres ? Aux parents, au mari ? On retrouve cette problématique dans le Ferragus de Balzac, écrit en 1833.

– Mais au delà de l’anticléricalisme et de la volonté d’imiter les Anciens, on retrouve une autre trace de la philosophie des révolutionnaires dans ce contexte : la volonté d’équité. Nous déclarer tous égaux dans la vie ne suffit certainement pas à nous rendre égaux. Mais au moins nous pouvons imaginer être égaux dans la mort. Raté.  Nous avons tous arpentés les allées d’un cimetière et nous avons pu voir que même dans les dernières demeures, les inégalités sociales perdurent. Parfois les tombes sont somptueuses et fleuries. Parfois il n’y a qu’une pierre tombale en mauvais état, là pour nous rappeler que quelqu’un a vécu, même si personne ne se souvient de ce qu’il était. Imaginez vous donc à quoi pouvais ressembler un cimetière de cette époque.                                                                                                                   Dans « Réflexions sur l’enterrement de ma mère », Delamalle explique que les funérailles de sa mère consistèrent en une marche au milieu d’une foule de badauds, qui s’écartait a peine pour laisser passer les hommes portant le cercueil, avant de le poser sur le sol boueux d’un cimetière, et de s’en aller, laissant le reste du travail au fossoyeur qui revinrent le lendemain le recouvrirent de terre. Dans le même cimetière, des tombes luxueuses rendaient hommage à des personnes dont la vie fut faste et aisée. Cette inégalité semblait insupportable à certains auteurs qui voulaient que dans la mort chacun fussent égaux, identiques. L’incinération a cet avantage, celui de ne laisser que quelques cendres, qu’on le met dans une urne ou que l’on éparpille au vent. Et puis les cendres ont aussi l’avantage que leur décomposition est rapide.

– Oui parce qu’au delà de considérations philosophique, la crémation était aussi motivée par une raison purement pratique : la protection de la santé publique. Lorsque que l’on enterre à la va-vite un corps, il faut s’attendre à ce que celui-ci ne soit pas très folichon à voir après. On peut même s’attendre à ce que les gazs causés par la décomposition du corps empuantissent quelque peu l’air. Voire que ceux ci rendent les abords du cimetière inhabitables. Ce fut le cas, à tel point qu’une devises des partisans de la crémation au XIXe siècle était « Il ne faut pas que les morts tuent les vivants« . Une devise que Rick Grimes ne démentirait pas.

  • Au XIXe siècle, l’autorisation de la crémation

Voilà en gros les arguments utilisés par les partisans de la crémation au sortir de la Révolution. Reconnaissez qu’ils se défendent. Malgré ça, de nombreuses personnes se sont opposées à ces idées, et le débat sur la crémation traversa tout le XIXe siècle !

Pour certains, la crémation serait un manque de respect envers les morts, traités comme des déchets. La crémation empêcheraient aussi d’exhumer le corps en cas de doute tardif sur le caractère naturel de la mort. Les cendres laissent bien peu de preuves. D’autres avancèrent l’argument qu’il était plus dur psychologiquement pour les familles de faire leur deuil lorsqu’il n’y a aucune tombe où s’agenouiller. Je ne permettrais pas de critiquer ce point de vue. Il y a aussi le problème de la destination des restes consumés. Ces arguments font mouche, et le décret du 23 Prairial an XII (12 Juin 1804) qui règle le régime des obsèques, ne l’évoque même pas. Le problème semble réglé.

Quelques publications soulèvent ce problème durant la première moitié du siècle, mais c’est véritablement dès 1870 que la question de la crémation est de nouveau posée, de manière bien moins marginale cette fois. On redécouvre à cette époque les arguments des révolutionnaires, et on les utilise de nouveau, plus ou moins correctement. C’est l’implication de médecins dans le courant crématiste qui fit changer les mentalités des législateurs. Les arguments philosophiques avaient perdus leur poids, mais celui de l’hygiène fut d’importance. L’hostilité de l’Eglise n’y fit rien. Leon XIII fustigea la franc-maçonnerie qu’il disait à l’origine de cette idée dans l’encyclique « Humanum genus ».  Malgré ça, le 18 novembre 1887, la loi sur la liberté des funérailles est votée. Par réflexe, le pape la condamna, négligeant le fait que celle-ci ne mentionnait pas l’incinération, puisque celle-ci ne fut ajoutée qu’en 1889, par décret. De plus, celle ci n’était certainement pas obligatoire, la loi laissant le choix à chacun d’opter librement pour l’urne ou le cercueil à condition d’être majeur ou mineur émancipé.

En 1889, il y eut 789 crémations, ce qui est relativement faible. Le nombre passa à 5868 en 1912, ce qui représente moins de 5% des funérailles. Faible chiffre. Le fait qu’en 1912, seules deux villes étaient équipées d’un crematorium a dû jouer. Celui ci resta extrêmement faible jusqu’aux années 70, puis survint une réforme du régime de la crémation, qui grâce au décret du 18 mai 1976, n’oblige plus à ce que les cendres soient conservés dans des lieux spécifiques mais puissent être dispersées.

Dès 1980, la pratique de la crémation se répand soudainement. Elle ne cesse d’augmenter depuis. Survint alors le problème du partage des restes, qui était autrefois réservés aux saints et aux monarques. En réaction la loi du 19 décembre 2008 calque le régime des cendres humaines sur celui du corps humain, leur donnant ainsi un caractère sacré, et empêchant leur dispersion n’importe où, ou même leur partage. Question de santé publique, entre autre. Cela n’empêcha pas la hausse croissante du nombre de crémation. Parmi les arguments souvent avancés, l’un d’eux attire toujours mon attention : le prix. En effet, la crémation coûte moins cher à la famille que l’enterrement. Nous ne sommes définitivement pas égaux dans la mort. Manquerait plus que certains usent de leur prérogatives de maires pour priver des parents du droit d’enterrer leur nourrisson dans leurs communes à cause des origines de l’enfant, hein ? HEIN ?

  • Paul Giraud et la vitrification des cadavres

Pour conclure ce billet sur une note plus fraiche, je voudrais revenir à Paul Giraud, évoqué précédemment. Dans son Essai sur les sépultures, celui-ci ne se contente pas de vanter la crémation, il propose un système révolutionnaire. Honnêtement, lorsque j’ai découvert ça, j’étais estomaqué tant je trouvais l’idée géniale.

Prétendant connaitre un moyen de transformer les os humains en verre, il proposait de créer une pyramide dans laquelle les corps seraient immergés dans une substance caustique, permettant de séparer la chair et les os. La chair serait brulée, et les os seraient transformés en verre. Ce verre serait coulé dans un moule représentant un buste du défunt, et les cendres seraient incorporées au socle. Les corps non réclamés seraient, au bout de 10 ans, transformés en brique de verre qui serviront à ériger un mausolée où seront placés les bustes (et les urnes de ceux qui ne souhaitaient pas bénéficier de ce traitement). Peut on imaginer plus bel endroit pour se recueillir ?

Mais ce projet souffre d’un défaut, l’auteur ne précise pas comment on transforme les os en verre. Ce Paul Giraud, petit architecte du XIXe pouvait t’il avoir trouvé comment faire ? S’agissait t’il d’un génie ignoré, ou était il un peu fou ?

Naïvement, je me suis dit : les os contiennent du silicium, ça doit donc être faisable. J’ai décidé de demander à un ami qui m’a répondu, je cite « Est-ce que tu ne serais pas un petit peu con ? ». Fort de cette nouvelle information, j’ai interrogé Twitter et l’on m’a apporté la réponse, que j’ai trouvée décevante je dois bien l’avouer :

Comme un couperet, la conclusion est tombée : Paul Giraud était simplement un peu fou. Tant pis, l’idée était belle !

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