Les Lupercales, la Saint Valentin antique

Aujourd’hui, c’est la Saint Valentin ! Journée romantique si il en est qui, à la différence de Noël par exemple, s’annonce bien plus subtilement. Pas de guirlande dans les rues, pas de sapins géants, ha ça non ! Seulement des affiches de lingerie, des petits cœurs roses un peu partout dans les vitrines, et un changement notable dans les programmes des cinémas. Cette année, la comédie romantique à l’affiche n’est ni une comédie, ni romantique d’ailleurs, mais au moins elle fait du bruit. Je cite quand même le nom, des fois que vous ayez vécus dans une grotte durant les 3 dernières semaines : 50 nuances de Grey.

Bon. J’ai un avis à son sujet, mais en fait on s’en fout, et puis je risquerais d’être grossier, alors venons en aux faits. Paradoxalement, ce film qui traite de… ben de sadomasochisme en fait, permet un retour aux origines de la Saint Valentin, quand on se baladait à poil et que l’on fouettait les jeunes filles avec des lanières de cuir. Ouais, carrément. Ca s’appelait les Lupercales, et c’est le sujet du jour en fait. Alors suivez moi, on va se balader à Rome, il y a un bon paquet de siècles.

Les Lupercales selon Andrea Camassei

Les Lupercales selon Andrea Camassei

Les Lupercales, donc, tirent leur étymologie des Luperques qui étaient les prêtres du dieu romain Faunus. Faunus est la divinité protectrice des troupeaux, et ils assurent à ces derniers fécondité et protection. Protection contre les bêtes sauvages, notamment les loups, ce qui lui vaudra le surnom de Lupercus, composé de Lupus et Arceo, ce qui signifie « qui écarte les loups ». En gros. Il est assimilé au dieu grec Pan, qui remplit les mêmes fonctions, et lui ressemble beaucoup physiquement : ce sont tout les deux des faunes.

Au sujet des Lupercales, la meilleure source est certainement celle du conteur Ovide, qui a dédié plusieurs chapitres de ses Fastes à cette célébration.

« La troisième Aurore après les Ides, on voit les Luperques nus

  et les fêtes sacrées se dérouler en l’honneur de Faunus le cornu. »

– Ovide 2,267-302

Les ides ici évoquées sont des jours de référence, se situant le 15e ou le 13e jour du mois. Au mois de Februarius, ça tombe le 13. Donc « La troisième Aurore après les Ides » correspond au 15 février.

Maintenant que nous savons quand se déroule cette fête, intéressons nous à sa célébration… particulière. Si Ovide évoque les Luperques nus, ce n’est pas une figure de style. Les Luperques étaient effectivement nus. Complètement à oilp. Oui, ça surprend un peu, mais il faut replacer cela dans le contexte de l’époque romaine, où l’on voyait tout les sportifs se livrer nus à diverses épreuves. La nudité était moins choquante, à condition qu’elle ne constitue pas une exhibition pure et simple. Dans ce cas, la nudité est parfaitement justifiée puisqu’elle a pour but de rappeler la nudité du dieu Pan.

Pourquoi donc, demandes-tu, courent-ils ainsi, posant leurs vêtements

et se présentant tout nus ? Car c’est ainsi qu’on les voit d’habitude.

Le dieu lui-même, véloce, aime courir sur les hauteurs,

et c’est lui aussi qui provoque les fuites soudaines.

Le dieu, qui est nu, veut que ses servants soient nus ;

et un vêtement serait bien incommode pour courir.

– Ovide 2,267-302

Évidemment, on peut se poser la question suivante : mais que diable foutait Pan/Faunus nu comme un ver ? Ovide, tel un Google antique, a encore la réponse :

L’explication de la nudité des Luperques apparait plus loin dans ses Fastes. Un jour, Faunus s’épris de la belle Omphale, la maîtresse d’Hercule. Omphale et Hercule s’étaient rendus dans une caverne « tapissée de tuf et de roches vives », et avaient décidés, par jeu, d’échanger leurs vêtements. Je vous laisse vous imprégner de l’image mentale du grand Hercule en tunique légère, qui brisa par ailleurs les fins bracelets de sa compagne en essayant de les enfiler. Ainsi vêtus, ils s’endormirent côte à côte. Je te vois venir lecteur ! Si tu t’attends à quelque détails en ce jour de Saint Valentin, prépare toi à être déçu. Les amants avaient décidés de passer une nuit chaste puisqu’ils prévoyaient de réaliser un sacrifice à Bacchus le lendemain matin, et que ce genre de rituels exige une pureté exemplaire.

Mais revenons en à notre ami Faunus qui, brûlant de désir, s’approche d’Omphale au milieu de la nuit. trompé par la toison de lion qu’elle portait (un cadeau de Némée), il monte dans le lit d’Hercule et soulevant les délicats vêtements, il aperçoit les jambes poilues du dieu, qui prend relativement mal cette intrusion. Il le pousse, Faunus tombe, et s’enfuit courageusement. Une fois la rumeur ébruitée, Faunus devient l’objet de la risée générale. Honteux et piteux, il se refuse désormais à porter des vêtements, puisque ceux ci causèrent son déshonneur. (Ovide 2,303-358)

Voilà donc pourquoi les prêtres courent nus dans les rues de Rome. Se contentent ils de courir ? Pas exactement, non. Ils commencent les festivités dès le 14 février par le sacrifice d’un bouc en l’honneur du dieu. Sacrifice qui a lieu au Lupercal, là où la louve aurait sauvé et allaité Romulus et Remus. Le Lupercal consiste d’ailleurs en une grotte magnifiquement peinte que vous pouvez voir juste en dessous

La fameuse grotte (Source image : Wikipedia)

La fameuse grotte (Source image : Wikipedia)

Le bouc sacrifié est ensuite dépecé, et sa peau est découpée en lanières. Ces lanières seront utilisées le lendemain pour un usage bien particulier.

Le 15 février, les Luperques se saisissaient des lanières préalablement trempées dans du lait (selon Plutarque), et couraient dans les rues de Rome fouettant les femmes sur leur passage. Oui, oui, fouettant les femmes. La Saint Valentin est une fête sadomasochiste !

Je plaisante évidemment, ce rite n’avait rien à voir avec ces pratiques sexuelles. Il avait pour but, dit-on, de favoriser la fécondité des jeunes filles. Théorie qui est contestée par certains historiens qui estiment que ce rite est bien plus qu’un simple rite de fécondité, qui d’ailleurs n’aurait pas forcément de sens quinze jours avant les célébrations de l’accouchement du 1er mars. Les prêtres fouettaient certes les jeunes femmes, dans le dos ou sur les fesses, mais aussi les femmes enceintes qui sont déjà « fécondées », les passants, voire les murs de la cité ou le sol. Les flagellations infligées aux femmes enceintes seraient effectuées dans le but de les préserver de l’accouchement, mais les murs peuvent difficilement espérer avoir des enfants. C’est pourquoi certains voient dans ce rituel une forme de purification, au delà d’un simple rituel de fécondité la flagellation prétendant ôter aux femmes stériles les maux qui causait cette infertilité et purifiant aussi les murs de la ville.

C’est chouette, non ? Pour comprendre l’origine de ces flagellations, il nous faut nous ressaisir d’Ovide (Oui, encore) qui explique que cette fête remonte à bien longtemps, quand Romulus était encore vivant et qu’il allait faire chier ses voisins les Sabins. Surtout ses voisines, en fait.

L’enlèvement des Sabines, évènement bien connu, n’apporta à Rome « que la guerre, et non des renforts. » Romulus, passablement grognon, se lamentait de cette infertilité. Pourquoi ces femmes qu’ils avaient enlevés de force refusaient elle d’avoir des enfants d’eux ? C’est incompréhensible, non ? Non ? Ha.

Toujours est il qu’une foule se rendit au pied du Mont Esquilin pour rendre hommage à Junon, la déesse de tout plein de trucs notamment la maternité, et la supplia de leur permettre d’avoir des enfants. La déesse répondit alors « Mères d’Italie, qu’un bouc sacré vous pénètre« .

 La foule, effrayée, resta stupéfaite devant cette phrase ambiguë.

– Ovide, 2,359-380

Ambigüe, c’est le mot mon cher Ovide. Mais un oracle « dont le nom s’est perdu au fil des ans » comprit qu’il ne s’agissait pas de pratiques réprimées par l’article 521-1 du Code Pénal, mais qu’il fallait plutôt sacrifier un bouc et puis utiliser sa peau pour frapper les femmes infertiles, afin de simuler la « pénétration » évoquée par la déesse. Si le bouc représente aujourd’hui le diable, il a longtemps été plutôt associé au désir sexuel. 9 mois plus tard, ces femmes accouchèrent, parait-il. Voilà pourquoi les Luperques fouettent les gens le jour de la saint Valentin. Malheureusement (en fait, c’est plutôt « Heureusement ») la pratique s’est perdue après que le pape Gélase I ait réussi à la faire interdire en 496. 

A la place on célèbre aujourd’hui un obscur saint qui souffrit le martyr. Le problème est que des saints nommés Valentin ayant souffert le martyr il y en a trois, et bon courage pour déterminer lequel était le bon. Ce qui est intéressant, c’est qu’avec la célébration chrétienne de la Saint Valentin, celle-ci est devenue la fête des couples. Avec les Lupercales, pas forcément, et certains la considèrent même comme une fête des célibataires. Pour eux, ce que les flagellations étaient censées apporter n’était pas une réaction hormonale, mais plutôt un amant, ce qui est en effet relativement important en terme de fécondité.

Sur ce, je souhaite une bonne Saint Valentin aux amoureux, et un bon samedi ordinaire aux autres. Et toi là bas, pose ce fouet et met un pantalon. Tout de suite.

  • Sources :

Les Fastes d’Ovide sont consultables ici

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