1879 : Quand Paris élisait un maire noir

Je n’ai pas vraiment le temps d’alimenter ce blog autant que je le souhaiterais. Il doit lentement se remplir de poussière virtuelle, ce qui est plutôt approprié pour un blog causant d’histoires, finalement. Mais comme aujourd’hui j’ai un peu de temps et une histoire à raconter, je vous propose d’y passer un petit coup de plumeau.

Severanio de Heredia, le maire noir de Paris

On présente souvent Raphaël Élizé, élu en 1929 maire de Sablé sur Sarthe (un nom appétissant), comme le premier maire noir en France. He bien c’est faux. Créée à la suite de la Révolution (et évidemment écartée par Napoléon, pour n’être rétablie qu’en 1848), l’élection des maires donnait plus souvent lieu au couronnement de notables locaux qu’à l’élection de descendants d’esclaves.

Dans les petites communes, la configuration a sans doute changé, en un siècle. Dans les grandes villes, cela reste à discuter. Et pourtant, la fin du XIXe siècle a vu Paris élire un homme noir à la tête de son Conseil municipal. Et puis, l’Histoire l’a oublié, jusqu’à ce que le professeur Paul Estrade, spécialiste de l’Amérique Latine* ne redécouvre le nom d’un ressortissant cubain dans les archives de la ville. Partant de là, il retraça l’histoire de Severiano de Heredia, le maire oublié de Paris.

De Heredia (Source : Revue "Les hommes d'Aujourd'hui")

De Heredia (Source : Revue « Les hommes d’Aujourd’hui »)

Severanio de Heredia est né le 8 novembre 1836, à La Havane. Ses deux parents, hommes libres (mais descendants d’esclaves), étaient ce que l’époque appelait des mulâtres, mot que je déteste d’ailleurs. Il désigne une personne ayant une ascendance européenne et africaine, théoriquement. Seulement, ce mot vient du portugais mulatto, qui signifie « mulet », et qui réalise un rapprochement plutôt insultant puisqu’il sous entend un croisement entre deux espèces différentes. Il serait bien plus respectueux d’user du terme « métis », qui veut bien dire la même chose, et qui exprime la même idée : De Heredia est donc aussi blanc qu’Alexandre Dumas**. Après 10 années passées sur l’île cubaine, son oncle l’envoya en France où il réalisa ses études. Études brillantes par ailleurs, puisqu’il reçut le prix d’Honneur du lycée Louis le Grand à l’âge de 19 ans. Quelques années plus tard, il se tourna vers la Franc maçonnerie et fut initié en 1866. C’est par ailleurs grâce à cela que l’on a pu retrouver sa trace, l’archiviste du Grand Orient de France ayant été étonné de voir un nom hispanique au milieu des registres…

En 1870, il demande la nationalité française, ce qui lui permet de se tourner vers la politique, et en 1873 se retrouva élu conseiller municipal dans le 17e arrondissement parisien. Six ans plus tard, le 1er aout 1879, il se retrouva élu Président du Conseil municipal de Paris. C’était alors une spécificité parisienne (qui perdure toujours, mais de manière différente depuis 1967) que d’avoir un président du Conseil au lieu d’un maire. La différence n’était pas seulement sémantique, puisque le président du conseil n’avait pas les pouvoirs d’un maire. Cependant, c’était clairement l’équivalent du maire de Paris puisqu’il avait sur l’organe décisionnaire qu’était le conseil municipal un pouvoir d’influence important. Par cette élection, il devient le premier homme noir à diriger une ville en France. Il faudra attendre 1929 pour que cela n’arrive de nouveau. Mais ce n’était pas n’importe quelle ville ! Il peut paraitre étonnant qu’une telle élection soit restée oubliée, quand on pense à l’image qu’avait alors la France des ressortissants des colonies. On organisait encore des spectacles pour les exposer comme des bêtes de foire ! La personnalité atypique de De Heredia a évidemment été l’élément important. Ce n’était pas un « mulâtre ordinaire », c’était un homme brillant, socialiste radical, laïc convaincu, franc-maçon de haut rang. Par la suite, il fut élu à la Chambre des députés en 1881 (et réélu en 1885), et devint ministre en 1887 !

Ministre des travaux publics sous Maurice Rouvier, dans un gouvernement qui dura 8 mois (un temps assez court, même pour un gouvernement de la IIIe République), il fini par se heurter à un mur en 1889 en échouant à l’élection législative. La raison de sa chute ? D’après Paul Estrade, ce fut la montée du colonialisme. Comme si d’un seul coup la France s’était rappelée qu’elle n’aimait pas plus que ça les noirs. Il échoua une nouvelle fois à se faire élire député en 1893, et décida de se retirer de la vie politique pour se consacrer à la littérature. Il mourra le 9 février 1901, et puis on l’oubliera.

Comment expliquer cet oubli, qui dura si longtemps ? L’élection d’un « non-blanc » à un poste aussi prestigieux constitue pourtant un évènement important de l’histoire, tout comme sa nomination dans un ministère. Malgré ça, son nom ne figure même pas sur la liste des personnalités importantes reposant au cimetière des Batignolles. Un oubli d’autant plus embêtant que la tombe de Severiano de Heredia se trouve bien dans ce cimetière… La montée du colonialisme, couplée avec celle du racisme, a-t-elle contribué à l’effacement de son nom des tablettes ? C’est probable. Il est difficile de justifier une politique paternaliste et quasi esclavagiste dans les colonies lorsqu’un homme noir a prouvé qu’il valait bien autant que les colons européens et que cette histoire de races était très surfaite. A cela s’ajoute aussi la Première Guerre Mondiale, qui explique que les gens aient eu la tête ailleurs.

Il est bien connu que l’Histoire est le produit des écrits des vainqueurs. Et lorsqu’il n’y a pas d’affrontements, c’est la même chose. C’est le groupe dominant qui gagne, et qui occulte les personnalités hors-norme pour imposer la sienne. Difficile d’y voir une véritable malice, plutôt une amnésie sélective, une distribution inéquitable des rôles. Pour certains, la gloire et pour d’autres le silence.

*Paul Estrade, professeur émérite à Paris VIII, auteur de « Severiano de Heredia : Ce mulâtre cubain que Paris fit ‘maire’ et la République, ministre ».

** Oui, Dumas était noir.

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